Les réserves russes embarrassent la Belgique

Europe’s frozen reserves still rest on one Belgian balance sheet.
Composition d image · tobriefTrois anciens responsables occidentaux proposent de placer sous contrôle administratif de l’UE environ 210 milliards d’euros de réserves russes gelées. L’idée aiderait davantage l’Ukraine, mais elle transférerait surtout vers l’Europe entière un risque aujourd’hui concentré en Belgique.
La proposition arrive au bon endroit politique, mais pas encore au bon endroit institutionnel. Le 8 août, Annegret Kramp-Karrenbauer, ancienne ministre allemande de la défense, Nathalie Loiseau, ancienne ministre française des affaires européennes, et Daleep Singh, ancien haut responsable américain des sanctions, ont plaidé pour que l’Union européenne prenne le contrôle administratif d’environ 210 milliards d’euros de réserves de la banque centrale russe gelées depuis 2022 (FAZ, RBC Ukraine). À ce stade, il s’agit d’une campagne politique, pas d’une ligne arrêtée par les Vingt-Sept. Toute la difficulté se loge dans cet écart.
Le système européen actuel : utiliser les revenus, pas le capital
Depuis le gel des réserves de la banque centrale russe en 2022, les actifs sous-jacents, notamment des obligations et des dépôts en espèces, ont continué à produire des revenus. Les coupons sont arrivés à échéance, les intérêts se sont accumulés, et l’UE a construit un mécanisme pour capter ces recettes au profit de l’Ukraine, sans toucher au capital, qui reste gelé et juridiquement propriété russe (Conseil, EUR-Lex).
Le 3 août, l’UE a transféré 1,4 milliard d’euros de ces profits, portant le total à 8 milliards d’euros depuis le début du dispositif (SEAE, Euronews). L’essentiel de cette somme, soit 95 %, sert à aider Kiev à rembourser les prêts du G7, plutôt qu’à financer directement des achats d’armes. Les 5 % restants passent par la Facilité européenne pour la paix, l’instrument utilisé par l’UE pour soutenir militairement l’Ukraine (Représentation de la Commission en France).
Le montage du G7 repose sur une logique simple : les prêteurs versent l’argent maintenant à l’Ukraine, puis les revenus futurs des actifs russes gelés contribuent à les rembourser dans le temps (communiqué du G7 des Pouilles). C’est une ingénierie financière efficace, mais elle reste adossée aux intérêts, non au capital de 210 milliards d’euros. Face aux besoins militaires et de reconstruction de l’Ukraine, 8 milliards d’euros demeurent limités. C’est ce décalage qui nourrit la pression pour aller plus loin.
Ce que changerait la garde des actifs, et pourquoi la Belgique bloque
La quasi-totalité des réserves russes gelées dans l’UE se trouve au même endroit : Euroclear, une infrastructure financière basée à Bruxelles, chargée d’enregistrer la propriété des titres et de régler les transactions entre acheteurs et vendeurs. Environ 90 % des actifs russes gelés dans l’Union y seraient conservés (EUobserver).
Cette concentration donne à la Belgique un pouvoir pratique considérable. Tout passage au-delà de la captation des profits, qu’il s’agisse d’un transfert de garde, d’une saisie ou d’un nouvel usage du capital, suppose sa coopération, parce que les actifs se trouvent dans son infrastructure financière. Bruxelles peut dire non. Dans ce dossier, ce refus suffit à bloquer l’ensemble.
Le plan proposé consisterait à sortir les réserves d’Euroclear pour les placer dans une nouvelle structure contrôlée par l’UE. La propriété formelle resterait à la banque centrale russe, ce qui permet aux auteurs de parler d’administration plutôt que de confiscation (FAZ, Fakti). Mais l’effet réel serait ailleurs : il s’agirait de redistribuer le risque. Aujourd’hui, la Belgique et Euroclear supportent les conséquences juridiques et opérationnelles d’une décision géopolitique prise par les vingt-sept gouvernements européens.
La pression russe n’a rien de théorique. En juillet, une cour d’appel de Moscou a confirmé une condamnation de 18,17 billions de roubles contre Euroclear, dans une affaire engagée par la banque centrale russe (Washington Post, Brussels Times). Cette décision ne peut pas être exécutée en droit belge, mais elle indique clairement la cible de Moscou : l’institution qui détient les réserves, et non l’UE collectivement. La prudence belge ne relève donc pas de la frilosité. Elle répond à un risque concentré que la Belgique porte pour le compte de tout le bloc.
La ligne juridique que l’Europe n’a pas franchie
La distinction entre profits et capital n’est pas un détail technique. Le droit international protège les actifs des banques centrales plus fortement que presque toutes les autres catégories de biens souverains (Convention des Nations unies sur les immunités juridictionnelles des États). Utiliser les profits apparus après le gel revient à mobiliser un revenu qui n’existait pas avant la sanction. Prendre le contrôle du capital touche, en revanche, à un bien qui appartenait déjà à la Russie avant le déclenchement de la guerre.
La proposition de garde administrative cherche à déplacer cette frontière. Sur le papier, Moscou resterait propriétaire ; dans les faits, le contrôle passerait à l’UE. La question est de savoir si les autres banques centrales du monde y verraient, en pratique, une confiscation. Si les gestionnaires de réserves concluent que des actifs détenus dans les systèmes européens peuvent être réaffectés par décision politique, certains pourraient réduire leur exposition à l’euro. La BCE a reconnu le risque plus large que les mesures liées aux sanctions pèsent sur le rôle international des infrastructures financières européennes, sans viser précisément ce débat.
La Pologne et les États baltes ont intérêt à un cadre où « la Russie paie », car il allégerait leur propre pression budgétaire. La Belgique et Euroclear, elles, supportent une exposition juridique qu’aucune proposition n’a vraiment neutralisée. L’Ukraine obtiendrait des financements dans les deux scénarios, mais leur ampleur dépend de la ligne que l’Europe accepte de franchir. Pour l’instant, la doctrine reste claire : les profits, oui ; le capital, non. Trois anciens responsables veulent la modifier. Les vingt-sept gouvernements en fonction ne l’ont pas fait.
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- 8/9/2026, 1:48:31 AM
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