L’E3 contourne l’UE sur l’Ukraine

A private channel for peace begins to melt under the glare of exclusion.
Composition d image · tobriefLa France, l’Allemagne et le Royaume-Uni reçoivent dimanche Volodymyr Zelensky à Londres pour ouvrir une voie européenne hors du cadre formel de l’UE. Le pari de l’E3 : aller plus vite que l’unanimité à Vingt-Sept. Le coût politique : écarter les pays les plus exposés à la guerre.
À Downing Street, Paris, Berlin et Londres tentent de reprendre la main sur un dossier que l’Union européenne, dans son format habituel, peine à traiter. La politique étrangère européenne exige l’unanimité des 27 États membres : chaque capitale dispose donc, en pratique, d’un droit de veto. En choisissant le format E3, les trois gouvernements s’affranchissent de cette mécanique institutionnelle et gagnent en vitesse ce qu’ils perdent en légitimité collective.
Le déclencheur est venu de Kyiv. Le 4 juin, Volodymyr Zelensky a publié une lettre ouverte à Vladimir Poutine proposant une rencontre en tête-à-tête dans un pays neutre, un cessez-le-feu complet et un échange de prisonniers « tous contre tous ». Le lendemain, au Forum économique de Saint-Pétersbourg, Poutine l’a écartée, la jugeant « grossière ». Quelques heures plus tard, l’Élysée annonçait le sommet de Londres.
Pourquoi les États-Unis ont laissé un vide
L’E3 existe parce que la tentative américaine s’est enlisée. Le cadre esquissé par Donald Trump et Vladimir Poutine lors de leur sommet d’Anchorage, en août dernier, imposait à l’Ukraine de céder la Crimée et le Donbass, tout en renonçant à l’OTAN. Kyiv l’a rejeté. Après un dernier round trilatéral à Genève sans résultat, le secrétaire d’État Marco Rubio a reconnu que le processus avait « stagné ». Interrogé le 5 juin sur l’échange entre Zelensky et Poutine, Trump a répondu : « Qu’ils se débrouillent ».
Berlin affirme qu’une fenêtre de dialogue avec la Russie « s’ouvre lentement », tout en présentant la coordination avec Washington comme un « principe directeur ». La formule dit surtout la prudence allemande : le gouvernement Merz ne semble pas encore disposer d’un feu vert américain explicite. Dans le couple franco-allemand, Paris pousse plus volontiers l’idée d’une souveraineté européenne en action ; Berlin reste attaché à l’ancrage transatlantique.
Les pays laissés à la porte
En allant vite, l’E3 a écarté les pays qui seraient les plus directement touchés par l’issue de la guerre. La Pologne, premier État membre oriental de l’UE et pays européen au ratio de dépenses de défense le plus élevé, a vu émerger des informations selon lesquelles le conseiller diplomatique allemand pourrait chercher un contact direct avec l’émissaire de Poutine, sans consulter Varsovie. Des analystes polonais ont mis en garde contre un accord avec la Russie conclu « par-dessus la tête des pays situés entre l’Allemagne et la Fédération de Russie ».
L’Italie conteste aussi son exclusion, mais avec moins de poids politique. Le ministre des affaires étrangères, Antonio Tajani, a estimé qu’il ne « profitait à personne de maintenir notre pays hors du groupe de tête ». Giorgia Meloni, elle, a même manqué le sommet UE-Balkans occidentaux du 5 juin, préférant présenter un timbre commémoratif. L’écart entre l’ambition affichée de Rome et sa présence effective dans les moments décisifs reste difficile à masquer.
Les États baltes partagent la frustration polonaise, avec une inquiétude stratégique encore plus aiguë. Le président estonien Alar Karis a mis en garde contre toute « bouée de sauvetage » ou « lueur d’espoir » donnée à Poutine laissant croire que l’agression peut payer. Tallinn a rejeté l’« adhésion associée » à l’UE proposée en mai par le chancelier Merz pour l’Ukraine, une formule que Zelensky lui-même a jugée « injuste », et réclame de vraies négociations d’adhésion.
Ce que Moscou préfère
L’attitude de Poutine au forum de Saint-Pétersbourg indique qu’il privilégie des discussions bilatérales avec Washington, dont l’Europe ne découvrirait le résultat qu’une fois l’accord ficelé. Il a salué le cadre d’Anchorage, exigé que l’Ukraine en accepte les termes avant toute rencontre et demandé aux soldats russes d’ignorer la lettre de Zelensky : « Faites votre travail, frères. » L’émissaire russe Kirill Dmitriev a, lui, accusé les Européens de vouloir « faire dérailler » le canal russo-américain.
L’E3 vise précisément à empêcher ce scénario. Mais Poutine a peu d’intérêt à négocier avec trois gouvernements européens s’il pense pouvoir attendre Trump. La cohésion du format est déjà fragile : le 5 juin, quelques heures après que Merz a mis en avant ses ouvertures diplomatiques, son chef de cabinet les a publiquement tempérées.
Le nouveau gouvernement hongrois de Péter Magyar a levé les vetos qui bloquaient les discussions d’adhésion de l’Ukraine à l’UE et libéré des fonds européens de défense gelés, tournant la page des années d’obstruction de Viktor Orbán. Mais supprimer un bloqueur ne règle pas la tension de fond. L’E3 peut avancer vite parce qu’il contourne la règle de l’unanimité, celle-là même qui donne une voix à la Pologne, aux Baltes et à tous les autres États membres. Les pays absents de la pièce sont ceux qui vivent le plus près de la ligne de front.
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- 6/6/2026, 3:03:24 AM
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