Pologne et Roumanie se disputent les 5,000 soldats américains retirés d’Allemagne

European leaders lobby for American protection as the alliance fractures into competitive bilateral bids.
Composition d image · tobriefWashington retire 5 000 soldats d’Allemagne et annule une rotation de brigade en Pologne. Varsovie et Bucarest tentent désormais d’attirer ces troupes, tandis que Berlin attend toujours une réponse sur ses missiles Tomahawk.
Le pacte de sécurité transatlantique ne se défait pas d’un bloc. Il s’effiloche pays par pays, au rythme des arbitrages américains et des calculs nationaux européens. La décision de Washington provoque moins un réflexe de solidarité qu’une concurrence entre alliés, chacun cherchant à sécuriser sa part de présence américaine au moment même où ses opinions publiques supportent de moins en moins le coût politique de cette dépendance.
La course aux soldats américains
La Pologne et la Roumanie font toutes deux pression sur Washington pour accueillir les soldats retirés d’Allemagne. Au sommet du B9, le 13 mai, format de coordination des États du flanc oriental de l’OTAN, le président roumain Nicușor Dan a déclaré vouloir « autant de soldats américains que possible » (Agerpres). Le président polonais Nawrocki a répondu sur la même ligne : « La Pologne est prête à recevoir ces troupes » (Brussels Signal).
Aucune proposition commune n’existe. C’est le mécanisme central : au lieu de présenter un front oriental coordonné, Varsovie et Bucarest négocient séparément avec Washington, ce qui donne à l’administration américaine un levier supplémentaire. Une analyse publiée par Eurasia Review avertit que cette concurrence bilatérale pourrait être « désastreuse pour l’image du flanc oriental » (Eurasia Review).
Le Pentagone n’a pas encore tranché la destination des soldats, ni même confirmé qu’ils resteraient en Europe. Un responsable a indiqué à la presse qu’aucune allocation définitive n’avait été arrêtée (Digi24). Washington n’a envoyé au sommet du B9 qu’un sous-secrétaire, et non un ministre. Le signal politique est net : pour cette administration, les accords bilatéraux pèsent davantage que les enceintes multilatérales.
Le trou capacitaire allemand
Berlin se trouve dans une autre impasse. Le gouvernement du chancelier Merz a déposé en juillet dernier une demande officielle d’achat de 400 missiles Tomahawk. Dix mois plus tard, le Pentagone n’a toujours pas répondu. Le secrétaire d’État à la défense Müller a refusé de confirmer si Washington avait seulement accusé réception de la lettre (Defense News).
Le 18 mai, séparément, le département d’État a approuvé pour l’Allemagne un paquet de systèmes de combat naval de 11,9 milliards de dollars, comprenant radars et systèmes de conduite de tir (Ground News). Les deux dossiers d’acquisition ne relèvent pas des mêmes circuits bureaucratiques. Mais le contraste reste politiquement lisible : des milliards d’électronique navale avancent, tandis que les missiles stratégiques demandés par Berlin restent sans réponse.
La solution de repli allemande s’appelle ELSA, un programme européen de frappe à longue portée développé avec le Royaume-Uni. Interrogés sur une éventuelle mise en service avant 2030, les responsables n’ont pas voulu s’engager. Des analystes estiment qu’ELSA pourrait devenir « une marque politique, un club d’achats ou une véritable structure européenne de défense », faute de gouvernance déjà définie (ESUT).
Les fractures internes
La compétition pour les faveurs américaines divise aussi les gouvernements européens. En Pologne, le président Nawrocki a dit à Donald Trump, le 3 mai, que son pays accueillerait volontiers les soldats retirés. Le premier ministre Donald Tusk l’a accusé de « jeter de la boue sur son propre pays » en laissant entendre que le gouvernement échouait sur la sécurité (Rzeczpospolita). Le Bureau de la sécurité nationale a révélé n’avoir reçu aucune information préalable du ministère de la défense sur l’annulation de la rotation (Radio ZET).
La cohabitation polonaise, avec un président et un premier ministre issus de camps rivaux, devient ainsi un risque de sécurité. Le gagnant immédiat est Washington, qui peut arbitrer entre interlocuteurs concurrents. Le perdant est l’État polonais lui-même, dont la ligne stratégique apparaît fragmentée au moment où il veut se présenter comme pilier du flanc oriental.
En Italie, la fracture oppose le ministère de la défense au ministère de l’économie. Le ministre de la défense, Guido Crosetto, pousse pour atteindre les objectifs de dépenses de l’OTAN, tandis que le ministre de l’économie, Giancarlo Giorgetti, insiste sur la priorité des factures d’énergie (Askanews). Cette bataille budgétaire se déroule devant une opinion largement retournée contre l’alliance : la confiance italienne dans l’Amérique de Trump est tombée à 17 %, sous les niveaux accordés à la Chine et à la Russie, selon des sondages repris par plusieurs médias européens (L’Unità, Euractiv).
La Hongrie est la seule à avoir refusé de signer la déclaration commune du B9, qui désignait la Russie comme « la menace la plus significative et la plus directe pour la sécurité des alliés ». Budapest a ajouté une note indiquant que le « nouveau gouvernement hongrois » déciderait plus tard (Norwegian Government). Le nouveau gouvernement Tisza promet d’être un « allié occidental apprécié », mais continue d’éviter tout engagement concret : pas d’armes pour l’Ukraine, pas de participation à l’emprunt commun européen pour la défense (Világgazdaság).
L’épreuve n’a pas encore commencé
Le sommet de l’OTAN à Ankara, en juillet, dira si les troupes retirées d’Allemagne restent en Europe ou rentrent aux États-Unis. Mais la question la plus lourde vient après. Plusieurs gouvernements alliés discutent désormais de budgets de défense à 4 à 5 % du PIB. Aucun n’a encore affronté les électeurs en coupant dans les programmes sociaux pour financer cet effort.
La concurrence censée sauver l’alliance l’évide de l’intérieur. Les États du flanc oriental se disputent la présence américaine, l’Allemagne découvre la lenteur de sa dépendance capacitaire, l’Italie bute sur l’arbitrage entre défense et pouvoir d’achat, et la Hongrie conserve une marge d’ambiguïté. Le coût électoral de ce nouveau prix de la sécurité européenne, lui, n’a pas encore été présenté aux citoyens.
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