La Roumanie suspend son réacteur modulaire

The engineering of modular nuclear power is proven, yet its financial bankability remains a small, unfulfilled promise.
Composition d image · tobriefLe projet de Doicești devait installer six petits réacteurs nucléaires américains sur un ancien site charbonnier roumain. Faute de garantie publique et d’accord sur le partage du risque, Bucarest remet à plat le chantier le plus avancé d’Europe dans les SMR.
Les petits réacteurs modulaires promettent de résoudre une vieille faiblesse du nucléaire : au lieu de construire une centrale géante, unique et coûteuse, on fabriquerait des modules standardisés en usine, puis on les assemblerait sur site. L’économie du modèle repose sur la série. Le premier exemplaire coûte cher, les suivants doivent coûter moins cher parce que l’industrie répète le même geste.
À Doicești, en Roumanie, cette promesse se heurte à sa première épreuve européenne. Le problème n’est pas la physique du réacteur, mais le financement du tout premier exemplaire commercial : pour que les coûts baissent, il faut produire en série ; pour produire en série, il faut d’abord qu’un État accepte de payer le risque initial.
Le premier module est toujours le plus cher
Le plan roumain prévoyait six modules sur un ancien site charbonnier, chacun d’une puissance de 77 mégawatts, soit assez au total pour fournir une électricité stable à une ville moyenne (Economica). NuScale, le développeur américain, dispose de la première approbation réglementaire délivrée aux États-Unis pour la conception d’un petit réacteur modulaire, ce qui signifie que le dossier de sûreté a été validé (NRC). La technologie n’est donc pas, à ce stade, le principal verrou.
Le verrou est financier. La Roumanie voulait une protection simple : acheter d’abord un module, vérifier ses performances, puis décider d’engager les cinq autres. Selon la presse roumaine, NuScale n’aurait pas accepté cette répartition du risque, et l’accord-cadre n’a pas été signé (HotNews). Un financement américain d’environ 7 milliards de dollars aurait été disponible via des agences de crédit à l’exportation, mais à condition que l’État roumain apporte une garantie publique qui n’est jamais venue (Adevărul).
Le 15 juillet, les actionnaires de Nuclearelectrica doivent voter sur le maintien de la stratégie initiale du projet. Les conditions liées à une décision d’investissement prévue en février 2026 n’ont pas été remplies avant l’échéance de juin (BVB/SNN). Le vote pourrait déboucher sur de nouvelles conditions contractuelles, un autre partenaire technologique ou une refonte du projet (Bursa). Ce n’est pas une annulation. Mais voir le déploiement de SMR le plus avancé d’Europe suspendu à une renégociation dit beaucoup de l’écart entre l’ambition nucléaire et sa bancabilité.
NuScale a déjà connu ce type de revers. Son précédent projet phare, dans l’Idaho, a été annulé après une hausse des coûts et faute d’un nombre suffisant d’acheteurs parmi les compagnies électriques (ANS). L’approbation réglementaire prouvait que le dessin du réacteur pouvait satisfaire les exigences de sûreté. Elle ne prouvait pas qu’il pouvait être construit à un prix acceptable pour les clients.
Ce que cela coûterait sur la facture d’électricité
Une analyse roumaine indépendante estime que la seule part du prix de l’électricité liée au remboursement de la construction atteindrait environ 244 euros par mégawattheure à Doicești, puis environ 276 euros/MWh une fois les coûts d’exploitation inclus (Romania Military). Ce chiffre n’est pas un tarif officiel. Il donne toutefois un ordre de grandeur : en Europe, les grands parcs solaires et éoliens produisent souvent à des coûts unitaires nettement plus faibles, même s’ils ne fournissent pas la même puissance continue sans batteries ni capacités de secours (Lazard).
Le premier ministre par intérim roumain, Ilie Bolojan, a lui-même interrogé publiquement les dépenses déjà engagées : environ 240 millions de dollars auraient été dépensés, et 600 millions de dollars supplémentaires pourraient être nécessaires pour la seule phase de préconstruction (Adevărul, ZF). C’est là que le débat devient politique : qui porte le risque, l’État, le développeur américain ou les consommateurs roumains pendant plusieurs décennies ?
Tous les SMR européens butent sur la même question
La Roumanie n’est pas une exception. Partout en Europe, les pays qui envisagent des petits réacteurs modulaires cherchent une forme de coussin public, car aucun investisseur privé ne veut absorber seul le risque d’un type de réacteur qui n’a encore jamais fonctionné commercialement.
La Pologne avance l’architecture la plus explicite. Orlen Synthos Green Energy a demandé ce qu’elle présente comme le premier contrat pour différence de l’Union européenne appliqué aux SMR, couvrant 14 réacteurs (OSGE). Un contrat pour différence est une garantie publique : si le prix de marché de l’électricité tombe sous un seuil fixé, l’État compense l’écart. Le mécanisme reconnaît donc ouvertement que l’électricité produite par ces réacteurs ne peut pas encore se financer seule sur le marché.
La Suède va plus loin, avec une participation publique de 60 % dans son projet nucléaire Videberg et une instruction donnée aux régulateurs pour concevoir des outils de couverture des prix à long terme compatibles avec le droit européen (Swedish government). La Tchéquie, de son côté, lie ses projets de SMR avec Rolls-Royce à une participation industrielle nationale et à un soutien de l’État, même si les conditions financières restent floues (World Nuclear News).
Le schéma est désormais clair : aucun pays européen n’a trouvé comment financer les premiers SMR aux seules conditions du marché. Pour les États d’Europe centrale et orientale, l’enjeu est aussi stratégique : remplacer du charbon, sécuriser l’approvisionnement électrique et ancrer une filière industrielle nationale. Mais ces bénéfices ne suppriment pas le coût initial ; ils expliquent seulement pourquoi les gouvernements envisagent de le socialiser.
La réévaluation de Doicești ne condamne pas les petits réacteurs. Elle fixe le prochain test : inventer des contrats qui rendent finançable la première centrale sans masquer la facture à ceux qui paieront l’électricité. La logique industrielle de la série peut encore fonctionner. Encore faut-il que quelqu’un achète le premier exemplaire.
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- 7/3/2026, 10:27:16 AM
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