L’Ukraine choisit Saab et écarte la France

Thousands of legal triggers facilitate the largest weapons deal in EU history.
Composition d image · tobriefL’Ukraine doit acheter 20 Gripen E/F suédois pour 2,5 milliards d’euros, tandis que Stockholm donnera 16 Gripen C/D plus anciens. L’opération, financée par un emprunt européen, profite à Saab et marginalise le Rafale comme le SCAF franco-allemand.
L’Europe voulait aider Kiev à s’armer tout en consolidant sa base industrielle de défense. Le premier grand test de ce mécanisme produit un résultat politiquement sensible à Paris : l’argent commun européen finance un avion suédois, motorisé par les États-Unis, au moment où le grand projet franco-allemand d’avion de combat s’enlise.
Annoncé le 28 mai sur le site de Saab à Linköping, l’accord prévoit l’achat par l’Ukraine de 20 Gripen E/F auprès du groupe suédois. La Suède doit, séparément, donner 16 Gripen C/D plus anciens, évalués à 1,9 milliard d’euros. À ce stade, il s’agit du plus gros achat d’armement individuel financé par de la dette européenne.
Un prêt qui fonctionne comme une subvention
L’achat passe par l’Ukraine Support Loan de l’UE, une ligne de crédit de 90 milliards d’euros adoptée en février 2026 dans le cadre d’une coopération renforcée. Cette procédure permet à un groupe d’États membres d’avancer lorsque l’unanimité est bloquée. Ici, 24 pays sur 27 participent, ce qui permet de contourner le veto hongrois.
Sur les 90 milliards d’euros, 60 milliards sont destinés aux achats militaires et 30 milliards au soutien budgétaire de l’État ukrainien. Les conditions changent la nature réelle de l’instrument : le ministère ukrainien des finances indique que l’UE prend en charge tous les intérêts, tandis que le remboursement du principal dépend exclusivement d’éventuelles réparations russes, dont l’arrivée n’a rien de garanti. Juridiquement, c’est un prêt. Économiquement, cela ressemble beaucoup à une subvention.
La Commission européenne conserve toutefois un droit d’approbation sur chaque achat d’armement avant le déblocage des fonds. Les drones doivent passer en premier, en juin. L’opération Gripen serait, de loin, la transaction la plus importante du dispositif.
Le SCAF s’effondre, Saab s’installe
Deux semaines avant l’annonce sur les Gripen, Michael Schöllhorn, le directeur général d’Airbus Defence, avait cité Saab comme partenaire possible pour un futur avion de combat européen, lors d’un discours à Stockholm. Le SCAF, le Système de combat aérien du futur porté par la France et l’Allemagne, est désormais presque mort comme programme commun d’avion piloté. En avril, Éric Trappier, le patron de Dassault, a mis fin aux négociations avec Airbus. Airbus propose désormais de construire deux avions distincts, l’un pour les besoins français, l’autre pour les besoins allemands.
Saab n’arrive pas de nulle part dans l’écosystème allemand. Le groupe suédois a déjà obtenu un contrat de 1,2 milliard d’euros pour son système de guerre électronique Arexis sur l’Eurofighter. Le dossier ukrainien lui offrirait autre chose : une validation au combat que le Gripen n’a jamais eue, puisqu’il n’a pas encore été engagé dans une guerre aérienne réelle.
Si l’avion tient ses promesses au-dessus de l’Ukraine, l’argument industriel de Saab face à Airbus devient nettement plus solide. Micael Johansson, le directeur général de Saab, affirme qu’aucune discussion formelle avec Airbus n’est en cours. Le mouvement stratégique, lui, est déjà lisible.
Ce qui reste à régler
Aucun contrat formel n’a encore été signé. Le don des 16 Gripen C/D dépend de la conclusion de l’achat des E/F. Le Gripen E utilise un moteur General Electric F414, ce qui soumet toute exportation à l’autorisation américaine au titre de l’ITAR, la réglementation américaine sur le trafic international d’armes. Cette autorisation n’a pas été confirmée publiquement.
La production constitue l’autre goulot d’étranglement. Saab fabrique environ 15 Gripen par an et veut monter à 20 ou 30. L’accord-cadre évoqué avec l’Ukraine porte sur 100 à 150 appareils au total. Même au rythme maximal annoncé, cela représente cinq ans de production, à condition que les autres clients attendent.
L’élément militaire le plus décisif pourrait être le missile Meteor. Selon Justin Bronk, analyste au RUSI, il s’agit du seul missile air-air occidental ayant une portée suffisante pour menacer les Su-34 russes qui larguent des bombes planantes à 60-100 kilomètres derrière la ligne de front. Le ministre suédois de la défense a mentionné le Meteor dans le paquet d’armement, mais son intégration sur les anciens Gripen C/D n’est pas confirmée.
Pour Paris, le paradoxe est rude. La France coproduit le Meteor, et le Rafale correspond a priori mieux à l’objectif d’achats européens que le Gripen, dont le moteur dépend de Washington. Aucun haut responsable français n’a pourtant commenté publiquement le fait que des fonds européens financent un concurrent suédois. La France a poussé pendant des années la création d’instruments européens de défense. Leur premier grand achat profite à Stockholm.
Deux inconnues décideront de la suite : Washington autorisera-t-il l’exportation du moteur GE au titre de l’ITAR ? Et Saab pourra-t-il livrer assez vite avec une seule ligne de production ?
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- 5/29/2026, 3:00:45 AM
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