Ankara étend ses parcs en eaux disputées

A conservation decree waits to become a checkpoint at sea.
Composition d image · tobriefDeux décrets turcs publiés le 16 août classent de vastes zones maritimes proches d’îles grecques en parcs nationaux. Le droit international ne permet pas de créer une souveraineté par décret, mais Ankara pourrait s’en servir pour installer un contrôle de fait.
Deux parcs, deux points de friction
Recep Tayyip Erdogan a signé deux décrets créant des parcs nationaux marins. Le premier, le parc national marin de Fethiye-Kaş, se situe entre la côte sud-ouest de la Turquie et les eaux proches des îles grecques de Kastellorizo et de Rhodes. Le second, le parc national marin de l’Égée du Nord, couvre environ 1 742 km² au large de la côte turque, près de Lemnos et de Samothrace (BloombergHT, Harita Haber).
Les deux textes ont été publiés au Journal officiel turc le 16 août, avec des annexes de coordonnées et des cartes de délimitation (Hürriyet). Il ne s’agit donc pas d’un simple signal politique, mais d’actes juridiques internes : ils attribuent un statut de protection, tracent des périmètres et peuvent ouvrir la voie à des permis, des patrouilles ou des restrictions. Rien d’anormal lorsqu’un État agit dans ses eaux. Tout l’enjeu est de savoir où s’arrêtent ces eaux.
La Grèce affirme que les parcs dépassent les eaux territoriales turques, c’est-à-dire la bande maritime où un État côtier exerce sa souveraineté, normalement jusqu’à 12 milles nautiques. Selon Athènes, ils empiètent sur des zones où la Grèce détient des droits de plateau continental, qui portent sur les fonds marins et leurs ressources. Le ministère grec des affaires étrangères a qualifié les décrets d’illégaux et estimé qu’ils « ne créent aucun fait accompli » (Kathimerini, ProtoThema).
La position turque, relayée par des médias semi-officiels plutôt que par un communiqué vérifié du ministère des affaires étrangères, présente ces parcs comme un moyen de protéger les droits maritimes de la Turquie (Daily Sabah).
La logique cartographique
La géographie des deux parcs reprend un argument turc bien connu : les îles grecques proches des côtes anatoliennes ne devraient produire qu’une zone maritime réduite, voire aucune zone propre. Au sud, le couloir Fethiye-Kaş s’inscrit dans la même logique que l’accord maritime turco-libyen de 2019, qui trace des revendications turques et libyennes à travers des eaux qu’Athènes estime liées à ses îles. La Grèce a déjà consacré trois cycles de discussions avec la Libye à tenter de neutraliser cet accord (To Brief).
Au nord, l’installation d’une zone administrative turque entre Lemnos et Samothrace revient à revendiquer la gestion d’eaux que la Grèce considère comme relevant de son plateau continental ou de la haute mer (Kathimerini). Les coordonnées annexées n’ont pas encore été tracées de manière indépendante, ce qui empêche de mesurer précisément les chevauchements. Mais la logique générale est lisible : les deux parcs se situent là où les prétentions grecques et turques se heurtent.
Les droits sur le plateau continental ne dépendent pas de la dernière carte publiée. La Cour internationale de justice l’a établi dans son arrêt sur le plateau continental de la mer du Nord : ces droits existent automatiquement en vertu de la côte d’un État, et non parce qu’une administration les crée ensuite (CIJ). La Turquie n’est pas partie à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, mais une large part de ses principes est considérée comme relevant du droit international coutumier (UNCLOS).
Un label environnemental ne suffit donc pas à déplacer ce cadre. Un parc marin peut encadrer la pêche, imposer des autorisations ou organiser des contrôles là où l’État dispose déjà d’une compétence. Il ne fabrique pas cette compétence là où elle n’existe pas.
La Grèce seule, l’Europe silencieuse
À ce stade, aucun autre gouvernement de l’Union européenne n’a réagi publiquement aux décrets turcs. Le signal le plus proche vient de France : Le Figaro et Opex360 ont rapporté ce mois-ci une hausse des violations de l’espace aérien grec par des drones et avions turcs, ce qui replace les parcs dans une séquence plus large de pression en mer Égée (Le Figaro, Opex360).
Ce silence compte. Les parcs touchent à la revendication de plateau continental d’un État membre et à une frontière maritime extérieure de l’Union. Athènes dit vouloir porter le sujet devant l’UE et l’OTAN. Mais ni l’une ni l’autre ne tranche les frontières maritimes : l’Union peut produire une pression politique, l’OTAN peut contenir les tensions entre alliés, aucune des deux ne trace la ligne sur la carte.
Le vrai test viendra de l’application des décrets. Si Ankara commence à délivrer des permis, à patrouiller ou à exiger des autorisations de navires dans des eaux que le droit international place hors de son contrôle, les parcs cesseront d’être un instrument de conservation pour devenir une règle à laquelle bateaux et administrations devront se conformer. Pour l’instant, la Grèce traite l’affaire comme une question de frontière européenne. Le reste de l’Europe la laisse dans le registre, plus confortable, du différend gréco-turc.
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- 8/17/2026, 1:57:59 AM
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